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Ah la jeunesse !

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Lycéens en action contre une loi : pour ceux qui ne savent pas ils ont appris le sens de la protestation

Que serions nous sans la jeunesse : celle des souvenirs, celle du présent ! Il n'est pas un de nos actes qui n'ait un lien, un petit quelque chose qui nous lie à l'enfance, à l'adolescence et à cette période plus ou moins longue qui la suit avant que nous soyons "adultes". Et c'est souvent cette entrée absorbante dans ce que communément on appelle "vie active" absorbés par le travail, les responsabilités familiales et sociales que nous traversons comme un tunnel avant de trouver ce qui devrait être une nouvelle lumière, une sagesse et qui s'accompagne parfois d'une plus grande attention à ce qui est nouveau

A chacun de ces temps nous vivons prisonnier d'obligations qui nous font oublier le passé et négliger l'avenir, captant au hasard de nos rencontres, les idées, les habitudes plus ou moins sclérosantes qui font de nous des vieux, les uns apeurés, ringardisés, comme entrant dans le couloir de la mort, cherchant un sursis qui les y maintiendra le plus longtemps possible, d'autres plus coriaces s'y refusent préférant mélanger ce qu'il leur reste de vie avec ceux qui en regorgent. La fin les attend tous mais le présent est peut-être différent, les souffrances moins fortes, et pourquoi pas le plaisir, dans ce partage ou simplement ce regard vers la jeunesse qui souffre, même bouillonnante, des incertitudes de l'avenir.

La jeunesse a besoin de nous, un besoin naturel sans contrepartie. Que pouvons nous lui apporter ? Sinon le témoignage qui peut mettre à l'abri, éviter les erreurs, sans imposer des dictats et des morales pleurnicheuses ! Avec l'impérieux avertissement à leur adresser, que le monde est fait par ceux qui possèdent (jeunes ou vieux) au détriment souvent de ceux qui n'ont rien (jeunes ou vieux) et que c'est cela qu'il faut changer.

Ce n'est pas une mince affaire de débarrasser l'humanité de cette contradiction qui est une affaire intergénérationnelle. Les jeunes ne constituent pas une classe, ils appartiennent à des classes, des catégories distinctes. Mais qui peut nier qu'ils ont dans le milieu où ils vivent les apports sociaux, sociétaux, culturels qui ont pu émerger des combats de classes. Sauf qu'ils ont à en évaluer les pertes autant que les gains et que ce n'est pas facile, dans un univers surmédiatisés dominé par les pouvoirs économiques autant que sociaux qui continuent à être le produit des dominations .

Seule l'histoire, la philosophie et les sciences en général peuvent expliquer le poids des dominants sur les consciences et permettre de s'en libérer !

Malheureusement nous n'avons accès qu'à l'apparence trompeuse qui bizarrement semble plus frapper les adultes que les jeunes. Sans doute parce que la jeunesse en état permanent de contestation rejette l'ordre à cause des évolutions "physiologiques" qui la traversent. La vieillesse peut permettre de réfuter ces apparences à condition d'avoir capitalisé beaucoup de réflexion sur son vécu. En politique par exemple, les faits sont là pour nous prouver que parce que ce vécu a été souvent trop superficiel, les vieux en capacité de fuir les apparences sont une espèce rare.

Cette infime partie, pas toujours identifiable, trouve dans la jeunesse un espoir et s'alimente de ses pulsions !

Les six colères

Samedi, 7 Mai, 2016
Humanite.fr

Face-à-face tendu entre force de l'ordre et jeunes à Rennes où un étudiant a perdu l'usage d'un œil, touché par un projectile en marge d'une manifestation contre la loi Travail le 28 avril

Une contribution de Philippe Labbé, ethnologue, docteur en sociologie. "Exclus, perclus, cocus, mordus, inclus, ingénus ne supportent plus les (sic) « éléments de langage » que les communicants soufflent à l’oreille des princes : répéter aux Petits qu’ils n’ont pas bien compris, qu’il faut faire preuve de pédagogie… message évidemment perçu comme une insulte à leur intelligence."

Ce que j’ai vu à Rennes le 28 avril : un jeune policier en civil poussant aimablement une poubelle qui barrait la route pour qu’une une voiture s’échappe de sa souricière ; un autre policier, plus âgé et en uniforme, brutal et grossier qui éructait « Dégagez ou c’est la trique » en moulinant son bidule escamotable sous le nez de badauds ; des robocops casqués et bodybuildés à renforts de plastique aux épaules et sur les jambes pour faire peur ; un CRS braquant son lance-­je-­ne-­sais-­quoi sur les manifestants et, avec la joie d’un enfant à un stand de tir d’une foire, demandant « On peut tirer, chef ? »

Surtout, j’ai vu six colères.

La colère des exclus, celle des jeunes désoeuvrés, sans perspective, hors projet, surnuméraires des quartiers d’excentricité spatiale et sociale, assignés aux carrières déviantes, relégués faute d’emploi à une économie de la débrouille aujourd’hui, de la magouille demain, sauvageons incapables de socialiser leur rage de droit commun en un combat de droit politique.

La colère des perclus, celle d’une jeunesse qui boit l’amère potion du désenchantement, de l’illusion du « travaille bien à l’école et tu auras un bon métier ». Bye-bye la méritocratie ! Welcome l’énacratie !

La colère des cocus, celle des vieux usés d’être bernés d’avoir voté pour un Mitterrand, ex-­Action française et sympathisant des cagoulards, pour un Chirac qui s’est assis sur leurs votes, pour un Hollande qui a multiplié les messages déconcertants du pacte de responsabilité à la déchéance de la nationalité jusqu’à la promotion de la « flexisécurité » avant de confier les contrôles routiers aux agences privées.

La colère des mordus, celle des militants idéologues – je définis l’idéologie comme la capacité à répondre à des questions que l’on n’a pas écoutées - qui, tels la vérole sur le bas-­clergé, saisissent l’occasion pour en faire une situation, quitte à casser le minimum requis pour lutter ensemble, c’est-­à-­dire une nécessaire unité syndicale.

La colère des inclus, celle des salariés-pour-­combien-­de-temps-­encore qui, pour eux-­mêmes et leur progéniture, sentent bien que leurs dernières protections sociales – que les Grands préfèrent appeler des charges (donc à alléger) – s’effondrent comme le sucre au fond de la tasse.

La colère des ingénus, celle des jeunes qui dansaient sur la place autour d’une banderole « Nuit debout » jusqu’à, encerclés et menacés, comprendre que l’agora n’est acceptable qu’aussi vide qu’un discours politique dans l’étrange lucarne.

Exclus, perclus, cocus, mordus, inclus, ingénus ne supportent plus les (sic) « éléments de langage » que les communicants soufflent à l’oreille des princes : répéter aux Petits qu’ils n’ont pas bien compris, qu’il faut faire preuve de pédagogie… message évidemment perçu comme une insulte à leur intelligence. Tous ne supportent plus le sacre des notables, souvent partis de pas grand chose, du syndicalisme, de l’éducation populaire, promus édiles sur des discours d’émancipation qu’ils savaient mieux exprimer que leurs camarades et, pas tous mais trop, installés ad vitam, ad libitum, dans le confort des institutions représentatives.

Tous ne supportent plus les inégalités que polarisent, cristallisent, métabolisent les scandales hebdomadaires au mieux, quotidiens aussi. Dernière en date, Carlos Ghosn : dans son pantalon, 8 millions d’euros de la poche Nissan, 7 millions de la poche Renault…

Ce 28 avril, un jeune a perdu un oeil, l’hélicoptère est rentré à sa base, la place a été dégagée, les policiers sont épuisés. Reste les colères qui ne se cumulent pas mais se combinent, produisant de l’aléatoire, de l’imprévisible, des effets émergents. Et, à côté du lycée Emile Zola, je ne peux m’empêcher de penser à ces derniers mots de Germinal :

« Aux rayons enflammés de l’astre, par cette matinée de jeunesse, c’était de cette rumeur que la campagne était grosse. Des hommes poussaient, une armée noire vengeresse, qui germait lentement dans les sillons, grandissant pour les récoltes du siècle futur, et dont la germination allait faire bientôt éclater la terre. »

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